Prospective inutile ou déni dangereux ?

16 novembre 2018

Par Hughes-Marie Aulanier, manager chez Carbone 4

L’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) a pour slogan Better policies for better lives. Belle et louable ambition.

Des rapports variés sont ainsi fréquemment publiés par cette organisation internationale, comme l’un des derniers en date, le Global Material Resources Outlook to 2060, sous-titré economic drivers and environmental consequences.

Dans le contexte actuel de crise environnementale systémique (érosion forte de la biodiversité, changement climatique, perturbation des cycles biochimiques, …), il est en effet bienvenu de réfléchir à l’évolution de l’exploitation des ressources métalliques, minérales, énergétiques fossiles et biomasse.

L’OCDE a donc fait plancher ses experts sur cette question cruciale. Et la réponse laisse pantois !

Dans le scénario privilégié par les auteurs du rapport, d’ici à 2060, les émissions de gaz à effet de serre augmenteraient de plus de 50%, pour atteindre 75 Gt CO2 eq par an. Où est passé, dans les modèles de l’OCDE, l’Accord de Paris et la division a minima par 2 des émissions mondiales d’ici 2050, pour atteindre la neutralité carbone entre 2050 et 2100 ? Dans ce travail, l’OCDE propose un réchauffement minimal de +4°C, dont on sait que ce serait une menace grave pour la taille et l’espérance de vie de l’humanité.

Source : Global material resources outlook 2060, OCDE 

Pour autant, cela n’empêche pas l’OCDE de souhaiter la mise en place d’ « additional policy efforts required to meet [Paris agreement] goals, such as including policies aimed at reducing emissions of GHGs in a comprehensive resource management policy package ».

La réponse à cette schizophrénie apparente vient du modèle utilisé pour réaliser cet exercice prospectif, qui s’avère inverser le lien de causalité par rapport à la réalité physique. 

Les auteurs ont utilisé une approche macro-économique classique, dans laquelle un PIB exogène (donc relevant de l’hypothèse), qui croit puisque c’est notre souhait, « appelle » des consommations de matière et d’énergie. Il suffit dès lors de fixer des hypothèses – conventionnelles – de croissance démographique et d’élévation du PIB par personne pour que le PIB global quadruple d’ici 2060.

Ceci implique alors des besoins globaux en matériaux évoluant de 79 Gt/an en 2011 à 362 Gt/an en 2060, que l’OCDE ramène finalement à 167 Gt/an en 2060 (-53%) en appuyant très fortement sur deux leviers : le changement structurel de l’économie (dont l’accroissement des services) et le progrès technologique (dont l’amélioration de l’efficacité matière).

Admettons que ces prévisions optimistes sur ces deux leviers se réalisent, les besoins annuels en matériaux seraient tout de même amenés à doubler d’ici 2060. Entrainant du même coup une multiplication par deux des émissions de gaz à effet de serre et un accroissement massif des impacts environnementaux de l’activité humaine.

Une des failles majeures de ce genre de modèle est qu’il suppose implicitement des dommages économiques négligeables liés au changement climatique. En effet, alors même que nous serions entrainés vers un monde de plus en plus hostile, cela n’aurait aucun impact négatif sur l’activité économique des sociétés humaines, puisque le PIB quadruplerait quand même !

De fait, ces modèles macroéconomiques ne considèrent pas les rétroactions négatives de la dégradation de l’environnement et du climat sur le PIB, et quand il le font (ce qui a par exemple été le cas de Nordhaus), ils le font avec des fonctions de dommage calées au bon vouloir du modélisateur (le dommage économique ne découle pas d’une analyse physique de la trajectoire climatique, mais juste de « l’idée qu’en a » le modélisateur).

Ces modèles ne prennent pas non plus en compte les limites des ressources, alors qu’elles sont déjà de plus en plus difficiles à extraire (baisse de l’EROEI[1] pour les ressources énergétiques et des teneurs pour les ressources métalliques) et que par nature elles sont en quantités finies. Le cas du sable pour la construction est emblématique ici, avec une multiplication par deux des besoins d’ici 2060, alors que c’est déjà une ressource en tension, en particulier en Asie où la demande est la plus forte.

La raison vient de l’inversion des causalités mentionnées plus haut. Il est facile de comprendre que pour avoir une activité productive il faut des ressources à transformer, et de quoi les transformer (donc de l’énergie). Les ressources et l’énergie sont donc des facteurs d’entrée dans la production, qui de fait ne peut être effectuée avec juste des hommes et des investissements. Le PIB, qui compte la valeur ajoutée associée à notre travail et à nos rentes, est alors une grandeur de sortie. Avec ce genre d’approche, on comprend tout de suite que la croissance n’est possible que si les ressources sont disponibles sans limite dans le temps du scénario.

Mais avec un PIB qui croit par hypothèse et qui « appelle » des ressources et de l’énergie, on inverse la réalité du flux. Et du coup on devient aveugle à la question de la limite sur les stocks et les flux de ressources (dont un climat stable fait partie) et d’énergie.

En résumé, l’OCDE publie un scénario prospectif intitulé baseline, qui d’un côté anticipe monts et merveilles pour le niveau de vie des populations et le monde économique mais de l’autre côté conduit à l’enfer environnemental, avec une planète très dégradée, alors même que cette dernière est le substrat de nos activités productives. La dernière mouture du scénario Sustainable Developmentdu World Energy Outlookde l’AIE est dans la même veine (https://energypost.eu/the-iea-comes-up-short-on-climate-again/).

Ces exercices prospectifs hors-sol, qu’ont coutume de réaliser ce type d’institutions internationales, sont-ils bien utiles ? La tentation pour certains acteurs politiques comme économiques de ne conserver que les bonnes nouvelles (croissance économique considérée comme acquise) sans évoquer la limite environnementale est forte, alors que cela conduirait l’humanité dans l’impasse… et l’effondrement économique à suivre, faute de ressources. Ils ne peuvent donc pas servir d’aide à la décision.

Pourtant, il est plus que jamais nécessaire de retrouver une capacité d’anticipation pour les décideurs économiques dans le contexte actuel de transition environnementale. Pour ce faire, l’exercice prospectif doit se réinventer, en reconnectant directement ses modèles au monde physique réel. Les limites physiques du seul terrain de jeu où l’humanité peut vivre, à savoir la Terre, doivent être intégrées pour comprendre quelles mutations sont à anticiper et quelle réponse stratégique cela appelle pour les acteurs économiques. C’est toute l’ambition de Carbone 4 de proposer aux acteurs économiques une approche peut-être plus dérangeante, mais qui a une valeur prédictive plus élevée (http://www.carbone4.com/strategie-dentreprise-monde-decarbone/).

[1] L’EROEI est l’Energy Return On Energy Invested, soit le ratio d’énergie utilisable acquise à partir d’une source donnée d’énergie, rapportée à la quantité d’énergie dépensée pour obtenir cette énergie.

Hughes-Marie Aulanier

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