Le marché des métaux va doubler avec le boom des technologies vertes : info ou intox ? Décryptage d’une étude de la Banque Mondiale

La Banque Mondiale a publié en juin 2017 un rapport intitulé « The Growing Role of Minerals and Metals for a Low Carbon Future ». L’objectif de l’étude est de comprendre l’impact sur la demande en métaux d’un futur contraint par le facteur carbone. Ses conclusions reprises dans la presse sont spectaculaires : selon Les Echos (Métaux : les besoins colossaux de la transition énergétique, 20 juillet 2017) « La demande de métaux pourrait doubler avec le boom des technologies éoliennes et solaires » et « Des marchés qui devraient donc bénéficier d’un virage vert ». Le Financial Times (18 juillet 2017) n’est pas en reste, concluant que « Metals demand could double due to growth in wind turbines and solar panels and there could be a more than 1,000 per cent increase in lithium demand for batteries, the bank said. ».

Les auteurs de l’étude sont néanmoins plus mesurés. Ils identifient ce rapport seulement comme un premier pas dans la compréhension des impacts concernant la demande en métaux pour servir un futur bas-carbone, tout en rappelant quelques faits importants. Il est tout d’abord certain, indiquent-ils, que solaire, éolien, et batteries consomment plus de métaux par kWh fourni à la société que les énergies fossiles. Carbone 4 estime en effet que le besoin en acier est multiplié par un facteur 5 à 100 entre éolien et « moyens centralisés » type charbon, gaz, nucléaire ou hydroélectrique. Par ailleurs, les scénarios de type « 2°C » font souvent la part belle à ces technologies, et induisent par conséquent une demande plus forte en métaux nécessaires pour les produire.

Ceci n’empêche pas quelques raccourcis qui induisent le sentiment qu’une transition massive vers des technologies comme les batteries induirait une demande en métaux « impossible à satisfaire » :

« The most significant example of this being electric storage batteries, where the rise in relevant metals—aluminum, cobalt, iron, lead, lithium, manganese, and nickel—grow in demand from a relatively modest level under 4DS to more than 1000 percent under 2DS. »[1]

On y comprend que, dans le scénario 2DS de l’AIE[2], la demande des métaux cités peut croître jusqu’à plus de +1000% par rapport à la demande actuelle. En réalité, les conclusions de cette étude sont beaucoup plus nuancées, lorsque l’on prend le temps de se plonger dans les détails. Pour la plupart des métaux concernés, la demande supplémentaire créée par la transition bas-carbone ne représente que 1% à 5% de la demande totale prévue sans transition sur la période 2013-2050. La conclusion reprise par les médias d’une explosion de la demande en métaux plus spécialement associée au scénario 2DS (« la transition bas carbone ») ne correspond donc pas au message directement porté par le travail de la Banque Mondiale. 

Les points clés à avoir en tête pour cerner au mieux les conclusions de ce rapport de la Banque Mondiale sont :

  • Cette étude se focalise uniquement sur la demande additionnelle en métaux qui pourrait être générée par le développement de l’éolien, du solaire PV et du stockage d’énergie par batteries (lithium ion et plomb-acide).
  • Les rythmes de développement de ces technologies se basent sur les scénarios AIE ETP 2016 (6DS, 4DS et 2DS).
  • Cette étude ne prend pas en compte le recyclage des métaux. Ceci est une limite majeure, car certains métaux présentent déjà des taux de recyclage élevés (68% pour le nickel en 2010 par exemple[3]), ce qui tend à diminuer le besoin additionnel d’extraction de ressources primaires par rapport aux chiffres indiqués dans le rapport.
  • Cette étude ne prend également pas en compte la variation de la demande en métaux occasionnée par une transition vers un monde bas-carbone dans d’autres secteurs. Par exemple, il est possible que la demande provenant des secteurs de la construction ou de l’industrie baisse. La hausse de la demande en métaux dans les trois secteurs étudiés (éolien, solaire, batteries) par la Banque Mondiale pourrait donc être compensée par une baisse de la demande dans d’autres secteurs d’activité.

En invoquant cette étude, les médias ont mis en avant des hausses spectaculaires pour la demande sur certains métaux : + 150 à 300% pour le nickel, le zinc ou le fer pour alimenter la croissance du secteur éolien d’ici 2050, par exemple. Mais cette hausse concerne en fait la demande pour ces métaux dans le secteur éolien dans le scénario 2DS par rapport à la demande pour le même secteur dans le scénario 6DS (et non une hausse de 150 à 300% de la demande globale !).

Or, dans le scénario 2DS, et pour la période 2013-2050, le métal utilisé pour le développement des trois technologies ciblées par le rapport ne représente que 1% à 5% de la demande totale cumulée sur la même période, avec l’hypothèse faite par la Banque Mondiale d’une demande totale annuelle stable entre 2013 et 2050. Seuls le néodyme (demande additionnelle dans 2DS par rapport à 6DS = 18% de la demande totale, pour les aimants permanents des éoliennes direct drive), l’argent (19%, pour le solaire PV) et le lithium (1480%, pour les batteries) voient réellement leur demande totale fortement impactée par la transition bas-carbone de l’AIE. 

La présentation des résultats est également un peu trompeuse :

Graphique tiré du rapport de la Banque Mondiale

On y compare en effet une demande cumulée sur la période 2013-2050 et la production annuelle actuelle. Une présentation plus transparente aurait dû être de mettre la production actuelle cumulée sur la période 2013-2050 – de l’ordre de 250,000 tonnes – en face de la demande cumulée par l’essor de l’éolien offshore dans le cas présent.

En conclusion, l’étude de la Banque Mondiale soulève le sujet intéressant de la demande additionnelle en métaux éventuellement induite par la transition bas-carbone. Cependant, les résultats concrets de l’étude (1% à 5% de demande supplémentaire pour la plupart des métaux étudiés, avec les hypothèses utilisées) et ses limites (focalisation sur trois technologies uniquement, non considération de la baisse potentielle de demande en métaux dans d’autre secteurs, sélection partielle des métaux utilisés dans le monde industriel, non prise en compte du recyclage) nous amènent à considérer que l’on ne peut pas dire que le message clé est une nécessaire explosion de la demande globale en métaux en pareil cas. Certes, certaines technologies utiles pour décarboner l’économie sont plus intensives en métaux que les technologies de fournitures d’énergie utilisant des combustibles fossiles, sauf pour le lithium ou le cobalt (qui mériteraient une investigation dédiée, car la question du stockage est par ailleurs structurante), une transition bas-carbone n’induit pas automatiquement un accroissement majeur de la demande en métaux.

Carbone 4 a mené un exercice de scénarisation pour un client industriel sur l’évolution de la demande en certains métaux dans le cadre du scénario 2DS de l’AIE (de type 2°C), qui conclut à une baisse sensible de la demande globale pour les métaux étudiés, et une baisse encore plus forte des métaux primaires (issus de minerais et non du recyclage). Notre analyse incluait la prise en compte du recyclage et l’évolution de la demande dans tous les secteurs aval d’utilisation.  

Ce travail de la Banque Mondiale montre qu’il n’est pas légitime de parler de « demande globale en métaux », et qu’il faut raisonner métal par métal pour savoir à quoi s’en tenir. Pour chaque métal, une transition bas carbone signifie une évolution des usages sectoriels bien spécifique (en pareil cas, on ne peut pas assimiler les batteries et les tôles de carrosserie, ou encore les additifs pour peinture et les câbles électriques). Les possibilités de recyclage varient énormément selon le métal, et la forme sous laquelle il se trouve dans l’objet fini. L’inventaire des ressources extractibles connues ne présente pas du tout la même limite selon le métal, et les possibilités de substitution ne sont pas non plus homogènes.

 Pour un acteur minier diversifié, la question des investissements ou cessions d’actifs qui seraient pertinents dans une trajectoire de type « 2°C » appelle donc une investigation « bottom up », métal par métal, voire usage par usage.

Article écrit par Hughes-Marie Aulanier

Pour approfondir votre lecture, découvrez notre interview pour RTS info : « La multiplication des voitures électriques fait grimper le prix du lithium »

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Crédit photo : Soonthorn – Fotolia.com

[1]  Source : p xiii, Executive Summary

[2] Scénario de l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) simulant une trajectoire économique et énergétique de nos sociétés permettant de contenir l’augmentation de la température moyenne à la surface de la Terre à 2°C par rapport à la période pré-industrielle. Les scénarios 4DS et 6DS simulent des évolutions amenant à +4°C et +6°C par rapport à la période pré-industrielle.

[3] Source : Nickel Institute

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