Les Échos : Un emploi = une machine, tribune de Jean-Marc Jancovici

14 avril 2015

L’homme du XXIe siècle sera-t-il un mélange croissant de biologie et de silicium, ou de muscles et d’acier ? En fait, contrairement à ce que le débat actuel sur l’« homme augmenté » laisse à penser, le fait de suppléer nos faiblesses biologiques par du plastique et du métal est déjà une assez vieille histoire. Il y a un siècle et demi, le mineur a commencé à être « augmenté » par des pompes et des ascenseurs, avant que le marin ne soit « augmenté » par des machines à vapeur. L’ouvrier du bâtiment est depuis longtemps « augmenté » par des cimenteries, aciéries, grues, camions et marteaux piqueurs, comme l’agriculteur l’est par des tracteurs, usines d’engrais, camions et trayeuses électriques. Notre espèce est tellement « augmentée » qu’il n’y a plus un emploi qui ne dépende, directement ou indirectement, d’une machine. Et alors qu’avec les premières poulies, faucilles ou scies, la machine était un modeste auxiliaire de l’homme, c’est désormais l’homme qui est devenu l’auxiliaire de la machine. C’est bien cette dernière qui transporte les marchandises, polymérise le plastique ou achemine les informations, et l’homme se contente de lui dicter sa volonté en appuyant sur des boutons, qu’il soit aux commandes d’un bulldozer ou assis dans un bureau. Si la production de biens et services est pour l’essentiel le fait de machines, nous avons alors besoin d’autant d’emplois qu’il y a de machines à commander. Il y a autant de chauffeurs routiers que de camions, autant d’employés de bureau ou de programmeurs que d’ordinateurs et autant de caissières que de caisses.

Mais ce qui met la machine en mouvement n’est pas juste notre volonté : il lui faut sa nourriture à elle, qui s’appelle l’énergie. Et voici pourquoi, dans les pays de l’OCDE, l’emploi répond avant tout à l’énergie disponible : cette dernière commande directement le nombre de machines qui peuvent fonctionner, et donc le nombre d’hommes occupés à leur dire quoi faire. Avec cette grille de lecture, la décrue subie de l’approvisionnement énergétique supprime des machines au travail, et donc tue l’emploi. C’est exactement ce qui se passe en Europe depuis 2007, année où le continent est passé par son maximum d’approvisionnement en hydrocarbures, et du coup en énergie tout court.

Jean-Marc Jancovici

Paru sur lesechos.fr le 14 avril 2015

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