2019, l’année de la stagnation des émissions mondiales ?

6 mars 2020

Par César Dugast – Consultant Senior – Carbone 4

Dans un article [1] publié le 11 février dernier, l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) annonçait que les émissions de CO2 mondiales liées à l’énergie avaient stagné en 2019, chose inédite depuis deux ans. Comment interpréter ce chiffre, et dans quelle mesure peut-on s’en réjouir ?

Zoom sur les émissions liées à l’énergie : les enseignements du rapport de l’AIE

Le niveau actuel d’émissions de CO2 fossiles se situerait autour de 33 milliards de tonnes de CO2 (GtCO2) annuelles, et fait suite à deux années de hausse continue. Pour expliquer l’arrêt de cette hausse, l’AIE évoque la baisse d’émissions significative observée dans le secteur de la production d’électricité dans les pays développés, effet direct, selon eux, du développement des énergies renouvelables intermittentes (éolien, solaire photovoltaïque), de la substitution du charbon vers le gaz (deux fois moins carboné), et d’une production nucléaire accrue.

Source : AIE [1]

Il est intéressant de constater que c’est l’Union Européenne, avec une baisse de -160 MtCO2 (-5%) par rapport à 2018, qui est la plus grande contributrice à cette non-augmentation des émissions à l’échelle mondiale en termes de baisse absolue. Les trois quarts de cette baisse ont été faites dans le secteur de l’énergie, grâce à l’essor des énergies renouvelables et de la baisse de la production électrique issue du charbon (-25%) au profit du gaz (+11% de production sur la même période).

L’Allemagne a été le fer de lance de cette baisse (-8%), pour atteindre un niveau d’émissions jamais atteint depuis 1950. Les renouvelables, et en particulier l’éolien (+11% de croissance de la production électrique), ont gagné des parts dans le mix au détriment du charbon (-25% de production électrique). Les énergies renouvelables représentent désormais 40% du mix électrique allemand ; pour la première fois de l’histoire du pays, elles dépassent le charbon en termes de volume d’électricité produite.

Autre contributeur significatif à la baisse des émissions de l’Union Européenne, le Royaume-Uni a poursuivi la forte décarbonation de son système électrique en faisant passer la production électrique à base de charbon à seulement 2% de la production totale. Le développement rapide de l’éolien offshore en Mer du Nord a été le principal facteur de cette baisse.

Les Etats-Unis sont le pays du monde dans lesquels la baisse absolue a été la plus significative (-140 MtCO2, soit 2,9% de baisse des émissions), majoritairement issue du passage du charbon vers le gaz dans la génération électrique. Cette substitution s’explique notamment par un coût du gaz en nette diminution par rapport à 2018 (-45%). Aujourd’hui, la production électrique à partir de gaz représente 37% du mix électrique national, ce qui constitue un record absolu. Les Etats-Unis ont réduit leurs émissions d’1 gigatonne de CO2 par rapport aux années 2000 ; aucun pays du monde n’a enregistré une telle baisse en absolu sur cette période.

Émissions de CO2 liées à l’énergie : de quoi parle-t-on ?

Pour bien interpréter ce chiffre, il est important de comprendre qu’il ne recouvre qu’une partie des émissions totales de CO2 d’origine humaine,  et que le CO2 n’est lui-même qu’une partie du problème climatique global.

Les émissions de CO2 liées à l’énergie (energy-related CO2 emissions) recouvrent l’ensemble des émissions induites par la combustion d’énergie fossile (charbon, pétrole, gaz). Or, deux autres sources d’émissions de CO2 existent :

  • les émissions liées à certains procédés industriels, qui produisent du CO2 non pas par combustion, mais par réaction chimique d’oxydation (exemple : production d’acier et de ciment)
  • les émissions liées au changement d’affectation des sols et à la déforestation, qui émettent du CO2 non fossile, en transférant le carbone biogénique d’un réservoir (la biomasse) à un autre (l’atmosphère).

 


Source : Chiffres clés du climat, CGDD, 2019
*FFI : Fossil fuels and industry
**UTCATF : Utilisation des Terres, Changement d’Affectation des Terres, Foresterie
***GES : gaz à effet de serre

 

Les émissions de CO2 liées à l’énergie représentent 59% des émissions de CO2 équivalent mondiales. Les émissions de CO2 totales, qui comprennent en plus les process industriels et les émissions liées au secteur des terres, représentent 76% des émissions de GES mondiales.

Ainsi, si la non-augmentation des émissions de CO2 fossiles est un signe encourageant, il n’est pas suffisant pour adopter une posture optimiste sur l’évolution de la situation climatique. Compte tenu des immenses feux de forêt observés l’année dernière et l’accélération de la déforestation, il n’est pas impossible que les émissions du secteur des terres aient bondi l’année dernière [3] ; quant aux autres gaz à effet de serre (méthane, protoxyde d’azote…), ils représentent toujours un bon quart du problème climatique, et ne montrent aucun signe de ralentissement, loin de là [4]. Et c’est sans compter sur la mise en évidence récente [5] d’une sous-estimation chronique (-25% à -40%) des émissions de méthane liées à la combustion des énergies fossiles…

 

[1] https://www.iea.org/articles/global-co2-emissions-in-2019
[2] Economies avancées : Australie, Canada, Chili, Union Européenne, Islande, Israël, Japon, Corée, Mexique, Norvège, Nouvelle Zélande, Suisse, Turquie, Etats-Unis.
[3] https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/climat/les-emissions-des-feux-australiens-a-l-echelle-de-la-planete_140494
[4] https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/05/30/la-mysterieuse-et-inquietante-flambee-des-emissions-de-methane_5469407_3244.html
[
5] https://www.nature.com/articles/nature19797

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