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22 avril 2026
Auteurs et autrices : Jean Fontana
Contributeurs & contributrices : Hélène Chauviré

Comment concilier comptabilité et carbone pour passer à l’action ?

Œuvrer pour un langage comptable au service de la transition

La comptabilité d’entreprise est-elle un obstacle à la décarbonation de ses activités ? Le cadre conceptuel de la comptabilité d’entreprise bloque-t-il la réduction des émissions en entreprise, porte-t-il des angles morts sur la réalité physique du monde ? La comptabilité environnementale et la comptabilité d’entreprise sont-elles irréconciliables ? À quel moment ces deux systèmes comptables se parlent-ils en entreprise ? Cet article propose une réponse à destination des responsables RSE, mais aussi pour les DAF et contrôleurs.euses de gestion.

Stratégie de décarbonation et problématique de faisabilité

Depuis bientôt 20 ans, Carbone 4 accompagne des entreprises dans leur stratégie de décarbonation.

D’abord, nos équipes réalisent un diagnostic des dépendances de l'entreprise aux flux physiques via l’évaluation des émissions de gaz à effet de serre – GES : c’est l’empreinte carbone, par exemple en suivant la structure du Bilan Carbone®. L’empreinte carbone permet de mesurer l’exposition d’un acteur aux risques de transition : plus une entreprise “dépend” du carbone, plus elle est exposée au risque d'une transition brutale si les autres agents économiques – le régulateur, la clientèle, la concurrence, etc. – prennent le virage de la transition avant elle.

Ensuite, il s’agit de fixer des objectifs de réduction des émissions de GES en cohérence avec un budget carbone calculé pour son organisation, basé sur le budget carbone mondial.

Le GIEC a développé le concept de "budget carbone mondial" comme plafond d'émissions à ne pas dépasser pour rester sous les 2°C. Une partie de ce budget carbone ayant été déjà émis par les activités anthropiques depuis l’ère pré industrielle, le GIEC développe aussi la notion de “budget carbone restant”, qui définit la marge de manœuvre dont dispose la communauté internationale.

Le budget carbone d’une entreprise, calculé à partir du budget carbone global, représente la quantité maximale de GES qu'une entreprise peut émettre pour rester compatible avec une trajectoire climatique donnée, généralement décrite par un niveau de réchauffement moyen à l’échelle globale — par exemple, limiter le réchauffement à 2 °C.

Cela revient à attribuer à chaque entreprise un “droit à émettre” limité dans le temps. Pour rester dans cette limite, l’entreprise doit impérativement diminuer ses émissions année après année (l’objectif final dépendant du secteur d’activité). Il est important de comprendre que le budget carbone global est fondé sur la science (science based) : la limite physique s’impose aux acteurs économiques. Un volume d’émissions correspond à un certain niveau de réchauffement, donc si une entreprise  veut prendre part à l’atténuation à ce même niveau de réchauffement, elle doit s’imposer un volume d’émissions maximal. Autrement dit, il n’est pas possible de repousser ces limites sans compromettre l’atteinte des objectifs climatiques.

Enfin, forte de ces deux points d'ancrage, l’entreprise doit construire un plan d’actions pour réduire effectivement son empreinte carbone et atteindre sa cible. Il s'agit de déterminer des leviers de décarbonation qui soient efficaces en termes de réduction mais aussi faisables vis-à-vis des différentes contraintes de l'entreprise. 

Ici se glisse une nouvelle variable clef dans la décarbonation : la faisabilité. Cet enjeu explique d’ailleurs sans doute pourquoi tant d'agents économiques, qui s'engagent dans leur décarbonation et établissent des cibles pour contribuer à l'atténuation du dérèglement climatique, rencontrent des difficultés pour réduire réellement leur dépendance aux flux de matières et d’énergies, traduits dans l’évaluation des gaz à effet de serre.

Parmi les obstacles qui se dressent, réduisant la faisabilité de la décarbonation, nous pensons d’abord à des obstacles physiques et techniques. Quelques exemples : 

  • Le conflit d'usage autour de la biomasse, ressource essentielle à la transition pour plusieurs secteurs, dresse un obstacle au transport aérien, qui souhaite doter l’ensemble de sa flotte de Sustainable Aviation Fuels SAF pour se décarboner, alors que cette même biomasse pourrait aussi décarboner le fret routier ou que les surfaces utilisées peuvent avoir d’autres destinations que de la production de biocarburants (de l’alimentation humaine ou animale par exemple)
  • Le conflit d’usage autour du bois ne permettra sans doute pas de répondre à tous les besoins : puits de carbone naturels, bois construction, bois énergie, etc. ;
  • Les difficultés techniques de mise en œuvre de la circularité de la matière, notamment au moment du recyclage ;
  • Les conflits d’usages autour des métaux, par exemple le cuivre : alors que la concentration moyenne de cuivre dans les mines exploitées dans les années 1930 atteignait 1,8%, elle n’est désormais que de 0,8%. et selon l’AIE, pour suivre les besoins de la transition énergétique, la demande mondiale pourrait être multipliée par 4.

Nous pensons ensuite à des obstacles d'acceptabilité

  • Enjeux d’acceptabilité en interne, alors que les rôles, missions et objectifs des équipes d’une même entreprise peuvent diverger sur des actions de réduction et que les pratiques opérationnelles peuvent être amenées à évoluer (sur la transformation des flottes de véhicules de service ou techniques vers plus d'électrification par exemple) ;
  • Mais aussi enjeux de relation avec les parties prenantes, notamment les clients, en faisant évoluer par exemple les compositions des matières premières et des produits finis). 

Pour finir, les obstacles économiques et financiers prennent une place centrale dans la décarbonation : les entreprises perçoivent bien que des investissements de différentes natures (machines et équipements industriels, système d’information, R&D, marketing, etc.) seront nécessaires à la transition, et elles perçoivent que certains de ces investissements, tout comme certains renoncements, ne seront pas toujours rentables. Cependant, nous pensons plus rarement que les obstacles proviennent en partie de la nature des outils utilisés par les entreprises pour prendre leurs décisions : le premier de ces outils étant la comptabilité.

La comptabilité d’entreprise, un obstacle de plus à la décarbonation

Pourtant, un des obstacles à la décarbonation réside justement dans le cadre conceptuel à disposition des entreprises, et notamment dans leur comptabilité d'entreprise.

Aujourd'hui, les acteurs économiques s’appuient sur les outils comptables, non seulement pour piloter leur gestion interne et orienter leurs arbitrages, mais aussi pour communiquer avec leurs parties prenantes à travers un langage commun. Maîtriser l’outil comptable est fondamental pour saisir le langage d’une entreprise, pour la comprendre, et pour lui fournir les conditions de possibilité de sa décarbonation.

Ajoutons que ce cadre comptable n'est pas neutre : il est situé dans le temps et l'espace, il fait l'objet de conventions, et il a été construit et enrichi au cours du temps pour répondre à des besoins précis (par exemple, les normes IFRS se sont ajoutées et ont influencé le Plan Comptable Général français dans un souci d’harmonisation des normes au niveau international, et afin de faciliter les investissements internationaux). Cela nous autorise à questionner l'ambition de ce langage.

Enfin, constatons que si le cadre comptable est efficace pour répondre à de nombreux besoins économiques et financiers, il trouve rapidement ses limites pour intégrer les enjeux climat, et plus largement environnementaux. Prenons deux cas :  

  • Pour les éléments de nature non privatisés, la consommation n'est tout simplement pas enregistrée : les impacts et pressions ne sont alors pas mentionnés. Notons que les phénomènes de “tragédies des biens communs” s’appliquent précisément dans des situations où une ressource est non privatisée mais excluable (i.e. sa consommation par un agent économique empêche la consommation des autres agents) : cela peut entraîner une surexploitation de la ressource. Un exemple communément employé est celui des ressources halieutiques : les ressources en poissons sont non privatisées mais excluables, ce qui entraîne de la surexploitation en absence de régulation ;
  • Pour les éléments de nature privatisés (les mines par exemple), et donc captés dans la comptabilité du propriétaire, l’enregistrement ne signifie pas pour autant une gestion raisonnée de l'élément de nature. Ainsi, consommer les matériaux d’une mine – ce qui entame ce capital naturel – demeure source de profit, et peut même entraîner une augmentation de la valeur de l’actif au cours du temps. Allons plus loin : quand la mine est tarie (réellement car la ressource est épuisée, ou de manière imposée si un régulateur en interdit l’exploitation par exemple), alors elle perd  immédiatement  sa valeur (on parle d’actif échoué, ou stranded asset) : la comptabilité a été incapable de prévenir ce phénomène, et se retourne donc contre son principal public, l’actionnaire.

Ces deux cas illustrent que la comptabilité n’incite pas par elle-même à la réduction d'impacts, ce qui explique sans doute en partie l'absence de décarbonation concrète des entreprises. 

Pallier les limites de la comptabilité actuelle : les rapports extra financiers

Pour pallier les limites de la comptabilité financière, des standards et réglementations se sont développés, exigeant des entreprises de la transparence sur leurs enjeux extra financiers, et notamment environnementaux. Aujourd'hui, deux modèles principaux s'affrontent quant aux exigences de transparence des entreprises :

  • Un modèle anglo-saxon, notamment porté par l'ISSB, qui prône de fournir de l'information sur la seule dimension du risque que l'environnement fait porter à l'entreprise : l’information doit porter sur la matérialité du risque, aussi appelée matérialité financière (terme qui peut sembler contre intuitif, mais qui indique par exemple qu’un aléa physique, conduisant à des pertes, peut se traduire dans les comptes de l’entreprise), et on parle de simple matérialité ;
  • Un modèle continental, porté par l’EFRAG, qui ajoute à sa dimension du risque une dimension d'impact : quel est l'impact de mon entreprise sur l'environnement ? On parle alors de double matérialité. Notons que l'omnibus européen ne revient pas sur ce concept clé de double matérialité, confirmant la nécessité pour une entreprise de mesurer non seulement les risques et opportunités d'une transition, mais aussi son impact pour mieux le réduire.

Deux approches de la matérialité

Si aujourd'hui ces deux modèles s'affrontent, les deux approches ont la vertu de rendre visibles les enjeux extra financiers, d'abord aux investisseurs – premier public de ces rapports –, mais aussi à toutes les parties prenantes, ce qui augmente d’ailleurs l'exposition aux risques de transition mentionnés plus tôt. 

Cependant, tant que ces informations resteront précisément extra-financières, leur influence sur la gestion du modèle d'affaires et la stratégie de l'entreprise resteront marginales. Un dirigeant d'entreprise est la plupart du temps soumis en premier  lieu aux exigences financières (croissance et rentabilité notamment), car celles-ci demeurent prioritaires vis-à-vis des enjeux ESG.

Pallier les limites des comptabilités actuelles : nouvelles approches

Nous l'avons vu, une première marche est en passe d'être franchie avec la réglementation extra-financière. Cependant, Carbone 4 s'engage aujourd'hui et depuis plusieurs années dans des réflexions pour aller plus loin.

Une première piste de réflexion a été menée dans le cadre d’un groupe de travail sous l'égide de l'Autorité des Normes Comptables ANC : saisissant l'occasion de la publication des standards de la CSRD, ce groupe de travail, auquel l’auteur de cet article a eu la chance de participer, a réfléchi sur le thème de la connectivité entre états de durabilité et états financiers. Mettant la focale sur l'enjeu du climat, nous avons questionné le traitement des enjeux climatiques dans ces deux types de documents : dans quelle mesure des informations ou hypothèses liées au climat peuvent-elles être utilisées pour appréhender les actifs et activités de l'entreprise ? L'ambition de ce travail n'est pas de remettre en cause le cadre comptable, mais de l'utiliser pour infléchir les stratégies des entreprises.

Une seconde piste de réflexion consiste à étudier des nouveaux modèles de comptabilité, dont les appellations sont multiples : comptabilité intégrée, comptabilité multi-capitaux, comptabilité écologique, comptabilité triple-capital, EP&L (Environnemental Profit & Loss), etc. Ces approches sont très diverses en termes de méthodologies, d’ambitions et de faisabilité, mais elles ont en commun notre objectif : intégrer directement dans les outils de décisions et de communication les dimensions environnementales, sociales et de gouvernance. Carbone 4 explore ces différentes démarches dans le cadre de ses missions, en les appliquant directement à des situations d’entreprises réelles. 

Outre ces deux pistes de réflexion, nos équipes intègrent les défis financiers de la transition en proposant des approches permettant de réconcilier au moins partiellement comptabilité financière et comptabilité extra financière.

  • Nous proposons à des entités pertinentes (Business Units, départements, sites) des “budgets carbone” sur certains postes d’émissions, budgets carbone qui s’approchent à des budgets de dépense dont le respect est suivi trimestriellement, au même moment que les prévisions de budgets financiers ;
  • Nous éclairons également les choix d'investissements ou d’acquisitions avec une projection des effets de ces décisions sur l’empreinte carbone, ce qui fournit une aide supplémentaire à l’arbitrage ;
    • Exemple : arbitrer entre la construction d’une nouvelle usine plus près d’un hub de transport pour réduire les émissions de transport, et le réaménagement d’un atelier dans l’usine existante éloignée de ce hub ;
  • À chaque levier de réduction carbone proposé dans un plan de décarbonation, nous associons des coûts ou des économies par une approche qualitative ou quantitative ;
  • Nous hiérarchisons les portefeuilles produits de nos clients en fonction non seulement de leur empreinte environnementale, mais aussi de leur volume et de leur rentabilité.
    • Exemple : pour une entreprise du retail, identification des gammes à exclure du portefeuille produit à cause d’une forte empreinte carbone couplée à un faible chiffre d’affaires ou une faible marge ;
  • Nous orientons les décisions d’acquisition en évaluant les risques d’échouage d’actifs, via leur exposition à un risque de transition (exemple : une entreprise de technologies de traitement de fluides de procédés décide de ne pas acquérir un entité spécialisée dans le traitement de fluides en Oil&Gas pour éviter de s’exposer à des risques réputationnels et environnementaux) ou à des aléas physiques du changement climatique (exemple : une entreprise de mécanique renonce à acheter un site construit en zone non inondable qui a subit quelques mois plus tard les inondations de l’hiver 2023-2024 dans le Nord de la France).


On le voit, Carbone 4 ne se contente pas de quantifier les émissions réduites par tel ou tel levier d’actions : nous nous assurons également que ces leviers soient faisables, opérationnels, en participant à lever les obstacles. 


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