PPE 3 : entre ambition et réalité, le défi de la mise en œuvre
Quels défis pour la mise en œuvre de la Programmation pluriannuelle de l’énergie ?
Dans le contexte actuel de crise géopolitique au Moyen-Orient, s’émanciper des puissances étrangères productrices d’énergies fossiles ressort de l’intérêt national le plus aigu, au-delà de la lutte climatique.
C’est pourquoi, après quasiment 3 ans de retard et un contexte politique instable, la sortie de la Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE) n°3 est une bonne nouvelle :
- La planification de la décarbonation de notre système énergétique nécessite un cap clair et stable ; pas de débats en permanence.
- Elle maintient le cap du déploiement des énergies renouvelables, nécessaires pour accompagner l’électrification des usages (s’il y a bien planification de l’augmentation de la consommation électrique en parallèle). Concrètement, les appels d'offres vont pouvoir être lancés.
- Bien que l’électricité ait accaparé l’espace médiatique, cette PPE fait la part belle au développement des énergies renouvelables non électriques (ex : géothermie)
Malgré tout, des incohérences, des inconnues et des paris opérationnels subsistent.
Production et consommation : des objectifs à réconcilier
Pour maîtriser les prix de l’énergie, la PPE vise notamment un mix énergétique optimisé sur le plan technique et économique. Pourtant, les objectifs de consommation semblent avoir été définis de manière dissociée des objectifs de production, et dans des proportions significatives.
L’évolution de la consommation[1] énergétique en France est censée respecter la Directive européenne relative à l’Efficacité Énergétique[2] (DEE) ainsi que le budget carbone national. Or, la tendance projetée de baisse[3] n’est pas suffisante pour atteindre les objectifs 2030 et 2035. Un effort supplémentaire de l’ordre de 15% de réduction sera nécessaire à ces horizons de temps.
Pour ce faire, une politique structurelle et ambitieuse de sobriété et d’efficacité énergétique est attendue de l’Etat : plan massif d’investissement dans les infrastructures ferrées et dans la rénovation énergétique des bâtiments, favoriser systématiquement l’économie circulaire (ex : réparer, louer, emprunter) plutôt que d’acheter neuf des produits peu robustes et sous-utilisés, généraliser la pratique du vélo pour les courtes distances, etc. Parce que consommer moins d’énergie signifie moins de centrales électriques à construire et moins de ressources à importer, elle doit constituer la première brique structurante et indispensable de notre stratégie énergétique.
En parallèle, les objectifs d’augmentation de production d’énergies décarbonées visent à réduire la part des énergies fossiles. Cette production pourrait représenter près de 75%[4] de notre consommation à horizon 2035.
Cependant, disposer d’énergie décarbonée en abondance n’est pas une condition suffisante pour que la consommation en énergie décarbonée remplace les énergies fossiles. A titre d’illustration, depuis 2024, la France a augmenté ses exportations d’électricité à près de 90 TWh par an quand, en parallèle, sa consommation électrique a stagné. Au-delà de la production, la question est donc également de planifier le changement de vecteurs énergétiques (ex : passer d’une voiture thermique à l'électrique, passer d’un chauffage fossile à l’électrique ou au thermique bas-carbone). Ce faisant, le mix énergétique devient alors plus optimal, évitant un surdimensionnement coûteux des actifs de production.
Zoom sur l’électricité
Feux verts pour toutes les filières, le pari de la surproduction à court terme.
La trajectoire affichée par le scénario central de la PPE3 confirme le développement important des filières renouvelables électriques (avec des objectifs proches des scénarios de développement élevés de RTE[5]). Simultanément, les objectifs pour les 10 prochaines années sont très optimistes pour la filière nucléaire avec :
A court terme, dans un contexte où la France est en surabondance d’électricité[8] avec une consommation qui stagne[9], le système électrique continuera, si ce n’est augmentera, sa surproduction. Cette situation est la plus favorable pour l’électrification et la réindustrialisation, mais plusieurs enjeux émergent :
- la maîtrise des coûts pour la collectivité : une production à mettre en face d’un volume de consommation insuffisant entraîne mécaniquement une augmentation du coût complet de l’électricité[10] (estimée à +10% par RTE[11] si la consommation continue à stagner), signe d’un système sous-optimisé pour l’ensemble des acteurs du système électrique ;
- un risque financier pour les producteurs (et l’État) : une surproduction entraîne une diminution des prix des marchés de gros. Bien que favorable à l’électrification, cette situation détériore (parfois dangereusement) la rentabilité des producteurs. L’État est aussi directement impacté par l’augmentation des aides aux producteurs renouvelables concernés ;
- l’impact d’une modulation plus importante du parc nucléaire dans les périodes de surproduction et de développement des énergies renouvelables, avec notamment une augmentation des coûts d’exploitation et de maintenance pour la filière nucléaire[12]
L’urgente nécessité d’un choc d’électrification
Ces objectifs de hausse importante de production de toutes les filières bas-carbone supposent que soit relevé le défi d’une augmentation rythmée et significative de la consommation d’électricité.
Or, cette consommation a diminué de 5% par rapport à 2019. Actuellement, la tendance est à la stagnation sur 2024-2025. Et que faudrait-il atteindre demain ?
Prenons la trajectoire, nécessaire mais extrêmement ambitieuse, de consommation électrique du scénario de décarbonation rapide de RTE[13]. Celle-ci devrait alors augmenter de plus de 10% sur les deux périodes 2025-2030 et 2030-2035. En parallèle, le solde exportateur devrait légèrement diminuer et tendre vers 70 TWh d’ici 2035.
Autrement dit, le rythme actuel d’électrification des principaux usages est insuffisant pour absorber la hausse de la production et décarboner l’économie française au bon niveau. Pour ce faire, il devrait être multiplié par 2 à 9, en moins de 5 ans, comme précisé dans le tableau suivant.
Zoom sur les éoliennes terrestres : le “repowering” comme artifice politique
Le « repowering » consiste à remplacer des éoliennes en place par des éoliennes plus puissantes et plus efficaces. Plusieurs avantages :
- Une éolienne « repowerée » produit en moyenne 2 fois plus d’énergie que la précédente
- On réutilise potentiellement le raccordement, les fondations, et le mât. Autant de ressources préservées
- Elle est d’autant plus acceptée par les habitants car au-delà de s’y être habitués, c’est l’occasion d’augmenter les retombées fiscales locales
Le « repowering » doit donc être favorisé mais ne peut pas répondre, à lui seul, à l’augmentation de la production éolienne car :
- Une éolienne qui ne bénéficie plus du soutien public après 15 ans est amortie. Son coût de production avoisine alors 20 à 30 €/MWh[14]. C’est très compétitif et n’incite donc pas au « repowering » immédiat.
- 65% des parcs éoliens installés avant 2015 sont soumis à des fortes contraintes (ex : proximité avec un monument historique, des habitations ou un aérodrome)[15]. Il est alors compliqué d’augmenter la taille de l’éolienne pour maximiser la rentabilité de l’opération.
Résultat : sur les 9 GW supplémentaires d’éoliennes terrestres d’ici 2030 selon la PPE 3, le potentiel n’est que de 5 GW. Et cela n’est que théorique car en pratique, seul 0,2 GW a été « repoweré » depuis 2018[16].
Autrement dit, pour respecter cet objectif de +9 GW, il faudra majoritairement installer des nouvelles éoliennes.
Est-ce grave ? Non car 77% des Français sont favorables à l’éolienne. Mieux s’ils vivent à proximité immédiate, cette part monte à 87% , et s’ils sont en plus intégrés au processus de décision d’implantation, alors le taux d’adhésion monte à 91%[17].
Zoom sur la production bas-carbone hors électricité
Les objectifs de production de chaleur bas-carbone relèvent du défi industriel
Le déploiement des énergies renouvelables et de récupération (ENR&R) pour la production de chaleur nécessite un quasi doublement de la croissance annuelle sur la prochaine décennie, avec des rythmes différents selon les filières.
Ayant dépassé leurs objectifs fixés pour 2023, les Pompes à Chaleur (PAC) aérothermiques et le biogaz[18] sont en augmentation annuelle moyenne de respectivement ~10% et ~22% entre 2017 et 2030. Le développement massif des PAC (fabriquées en France de préférence) fait l’objet d’un plan national spécifique[19]. Quant au biométhane, faute d’un gisement comparable à la consommation de gaz fossile, il doit se développer de façon discernée et pour des usages prioritaires[20]. Le coût élevé du biométhane, sans réelle perspective de baisse, devrait en soi constituer un signal prix important.
La géothermie et le solaire thermique voient leur rythme de croissance annuelle multiplié par 5 sur la même période alors que ces filières n’ont pas atteint leurs objectifs 2023 de la PPE 2. Ce défi devrait être soutenu par un plan national pour la géothermie[21] et des travaux sur le solaire thermique[22]. Ces initiatives ont en commun de viser à proposer un cadre réglementaire propice au développement, disposer des compétences nécessaires, et de documenter et communiquer sur la pertinence de ces solutions[23].
Les réseaux de chaleur triplent leurs progression historique pour atteindre +10% / an de 2023 à 2030. Le maintien du budget du Fonds Chaleur à 800 M€ pour 2026, le décret “classement”[24], ou encore les fiches CEE pour le raccordement à des réseaux sont des bons signaux mais ne garantissent pas de multiplier par 3 le rythme de déploiement annuel.
La bois énergie n’a pas atteint les objectifs 2023, mais les nombreux projets en cours de déploiement devraient combler cet écart. Les objectifs de la PPE 3 sont plus limités, prenant en compte les problématiques de ressources et de priorisation des usages[25].
Ces objectifs de production sont ambitieux et souhaitables pour la décarbonation, la souveraineté et la création d’emplois en France. Ils reposent cependant sur une forte évolution de la consommation et donc sur la contraction à marche forcée des filières fioul et gaz.
Zoom sur le résidentiel : des mesures ambitieuses sur la consommation seront nécessaires pour que la production de chaleur bas-carbone trouve des débouchés
La rénovation énergétique, l’électrification et le développement des réseaux de chaleur, induisent la désinstallation de chaudières au fioul et au gaz.
Pour appréhender l’impact des objectifs de production d’énergie bas-carbone à 2035, traduisons-les en nombre de logements[26]. Sur les 32 millions de logements chauffés, il faudrait passer, entre 2023 et 2035, de 3 à 16 millions de logements chauffés avec une PAC et de 2 à 7 millions de logements raccordés à un réseau de chaleur.
Autrement dit, d’ici 2035, l’immense majorité des logements individuels, où la PAC a sa zone de pertinence maximale, doivent se passer d’énergies fossiles.
Si nous retenons ces objectifs, cette évolution drastique doit se matérialiser et s’accompagner de règles du jeu justes et équitables (taxes, normes, réglementations, soutiens) qui encouragent activement à la désinstallation de chaudières gaz. A ce stade, la PPE 3 vise une réduction de 20% des chaudières gaz entre 2023 et 2030, et la SNBC ambitionne une sortie du gaz fossile des bâtiments d’ici à 2050. Cependant, la directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments[27] demande une sortie totale des chaudières à combustibles fossiles des bâtiments d’ici 2040. Si la décennie 2030 - 2040 doit voir 8 à 10[28] millions de chaudières gaz disparaître, il est urgent d’en donner la visibilité explicite aux consommateurs et acteurs de la filière (objets de certaines actions “GPEC[29]” de la PPE sur le marché de l’emploi).
Conclusion
La PPE fixe des objectifs chiffrés tant sur les plans de la production que de la consommation d’énergie. Néanmoins, elle n’est pas le plan opérationnel qui précise de manière exhaustive les moyens à déployer pour atteindre ces objectifs. Il est important désormais de donner de la visibilité et des règles claires (même si contraignantes) pour s’assurer que les filières et acteurs territoriaux puissent relever les défis industriels ainsi que les dispositifs publics contribuent efficacement à accélérer la réduction de la consommation.
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